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LA REPRÉSENTATION DE LA SORCIÈRE DANS L'ART DE LA GRAVURE: EXPLICATION ET ANALYSE

Compte rendu de conférence

   Lorsque l’on parle de représentation de sorcellerie dans les arts, on croit souvent à une vaste blague. Comment un personnage aussi fantaisiste que la sorcière pourrait-elle être le sujet de quelconques représentations et d’études scientifiques sérieuses. Et pourtant la sorcellerie dans les arts, contrairement aux apparences, est un réel sujet de recherches. La représentation de la sorcière, principalement au sein de la gravure qui est un art foisonnant sur ce thème-là, a souvent été considérée comme simple illustration de faits historiques réels. Les historiens les étudiaient comme des images appuyant leurs propos. Pourtant les images de sorcières qui se développent entre la fin du XVe et le XVIIIe siècle sont des images construites pour elles-mêmes, illustrant dans un premier temps les traités de démonologie puis se développant de manière autonome en tant que «feuille volante».

 

  L’étude des gravures de sorcellerie est menée tardivement par la discipline historique, se développant particulièrement dans le monde anglo-saxon, en Europe du Nord et en Amérique. La France est une terre encore en jachère sur ce thème-là. Néanmoins une première exposition sur les gravures de sorcières s’est tenue en France à la Bibliothèque Nationale en 1973 sous l’égide du directeur du cabinet des estampes de l’époque Maxime Préaud(1). Novateur en termes de sujet d’études, Préaud permet à l’image de sorcière de sortir de l’ombre en France pour devenir un sujet d’études à part entière. Il coordonne l’organisation d’un intéressant colloque intitulée «Sabbat des sorciers» qui réunis différents acteurs internationaux autour du thème si particulier qu’est la sorcellerie. Depuis, les expositions se sont développées, et une recrudescence d’évènements concernant la sorcellerie s’est vue se développer ces dix dernières années: le musée de la Poste à Lille a accueilli un exposition «Sorcières, mythes et réalités» en 2011, en 2016 ce fut au tour de Brugge d’héberger une exposition nommée «Les sorcières de Bruegel», ou plus récemment encore Edimbourg a été le berceau d’une sublime exposition «Witches and wicked bodies»(2) et la British Library de Londres a rendu hommage au plus célèbre des sorciers du XXIe siècle Harry Potter pour les 20 ans de l’ouvrage en ressortant de leurs collections tout un tas d’ouvrages traitant de magie et de sorcellerie (3). Une chose est donc sûre: la sorcellerie est plus qu’à la mode.                                        →

 

 

(1) PREAUD Maxime, Les Sorcières, cat. exp., Bibliothèque nationale de France, 16 janvier – 20 avril 1973, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1973. 

(2) PETHERBRIDGE Deanna, Witches and Wicked Bodies, cat. exp., National Gallery of Scotland, 27 juillet- 3 novembre 2013, Edimbourg, National Galleries of Scotland, 2014.

(3) Harry Potter, A History of Magic, cat. exp., The British Library, 20 octobre 2017 – 28 février 2018, Londres, Bloomsbury, 2017.  

 


  Pour mener à bien cette répression sans précédent, les intellectuels (clercs et laïcs) se chargent d’ordonner et d’institutionnaliser en quelque sorte cette chasse aux sorcières, en développant la discipline de la «démonologie» qui correspond à l’art de trouver et de pourchasser les sorciers. Le pape Innocent VIII promulgue le 5 décembre 1484 la bulle Summis desiderantes affectibus, qui donne les pleins pouvoirs à deux inquisiteurs majeurs dans la chasse aux sorcières, Henris Institoris et Jacques Sprenger. Ils deviennent en 1486 les auteurs du célèbre traité de démonologie le Malleus Maleficarum ou Marteau des sorcières, qui deviendra par la suite une référence et un instrument élémentaire dans la chasse aux sorcières. Il est intéressant de remarquer que les «démonologues» sont des hommes lettrés, considérés comme éclairés et acteurs de l’humanisme tels que Jean Bodin ou Jan Wier. Ces traités de démonologie deviennent rapidement des succès de librairie, et avec la demande croissante les imprimeurs choisissent d’illustrer ces ouvrages pour agrémenter leur facture. La gravure est le choix naturel pour accompagner les textes imprimés. 

 

  Ces différentes raisons expliquent ainsi ma volonté d’étudier la gravure, car c’est un objet qui se situe au cœur de la répression de sorcellerie. La gravure est un médium libre qui ne dispose d’aucun commanditaire contrairement aux «Beaux Arts». Les artistes graveurs exercent donc leur art comme bon leur semble. La gravure permet une réelle circulation des idées dans toute l’Europe, puis plus tard dans le Nouveau-Monde (on pense notamment à l’affaire des sorcières de Salem). C’est également un bon moyen de faire circuler les idées à travers les différentes couches sociales. L’aspect visuel a son importance, puisque les codes employés par les graveurs permettent à tous de comprendre les images, même ceux qui ne sont pas lettrés. Au départ ces images de sorcières sont créées dans un simple but d’illustration comme je l’ai fait remarquer précédemment, mais peu à peu du fait de l’intérêt grandissant pour ces gravures si particulières les images s’émancipent. Elles se développent pour elle-même sous le format de la «feuille volante», c’est-à-dire une feuille imprimée simple en plusieurs exemplaires. Ainsi elles sont achetées et collectionnées, pour être exposées bien souvent dans des cabinets de curiosité ou conservées à l’abri des regards pour des yeux aimant être indiscrets. Pourquoi ? Pour la bonne et simple raison que ces gravures étaient souvent jugées comme licencieuses.

 

  Les gravures de sorcières représentent en effet quasi uniquement des femmes. Voilà pourquoi on emploi spécifiquement les termes de représentation de «sorcières» et non de «sorciers». La femme durant l’époque moderne devient la sorcière par excellence. Elle est jugée par les intellectuels de cette période comme «ontologiquement» laide, c’est-à-dire qu’elle est laide par nature du fait de sa constitution. La femme est faible, sujette aux illusions du démon et ne sachant pas lui résister. On la dénomme souvent «diable domestique», puisque l’homme subit sa femme, véritable être inférieur qui n’a que des défauts et qu’il faut constamment surveiller. Et la femme qui repousse tant ces hommes devient également un réel objet de fascination, sujet de nombreux traités. Le corps de la femme suscite un intérêt grandissant, et cela apparaît clairement dans les gravures de sorcières, qui les représentent souvent nues. Et si homme il y a dans les gravures de sorcières, il ne s’agit alors réellement que d’un personnage de second plan: il apparaît sous les traits d’un magicien, ou bien comme un membre quelconque de la secte des sorciers, sans aucune capacité d’action. 

 

   Au sein des gravures, on retrouve des images «iconiques» de la représentation des sorcières, des scènes types qui constituent l’iconographie de la sorcellerie à l’époque moderne. Il y a tout d’abord la préparation au sabbat, qui est le moment où les sorcières vont préparer l’onguent dont elles vont s’enduire pour voler. Vient ensuite le thème du départ pour le sabbat ou l’envol, qui correspond au moment où les sorcières prennent leur envol sur tous types de monture, animal et objet, pour rejoindre le lieu du sabbat. On peut ainsi les observer s’envoler à dos de boucs, cochons, sangliers, chevaux, mais également sur des balais ou encore des pelles de meuniers et des fourches à deux dents. Le sabbat est un autre des grands thèmes de l’iconographie sorcellaire, si ce n’est le plus connu d’entre eux, qui représente quant à lui les sorciers perpétuant leurs rituels d’adoration du Diable, sous formes de rondes sabbatiques, de ripailles et d’orgies en tout genre.                                   →

 Mais qu’est-ce que la sorcellerie concrètement ? La sorcellerie telle qu’on l’entendait lors de la création des gravures de sorcières est une sorcellerie qualifiée de démoniaque, c’est-à-dire que les adeptes de ces pratiques vouaient un culte au Diable, accusés ainsi du crime d’apostasie, soit de renonciation à la foi catholique. La sorcellerie démoniaque et la répression qui en découle, appelée «Grande chasse aux sorcières», est, contrairement aux idées reçues, un fait datant de l’époque moderne et non du Moyen Âge. Il est souvent difficile de concevoir que dans une période aussi éclairée, lieu de développement de tous les savoirs, puisse avoir été perpétré un phénomène aussi régressif qu’une extermination massive d’une partie de la population. Cette chasse aux sorcières s’explique selon plusieurs critères différents qui aident à comprendre son développement. L’époque moderne hérite tout d’abord d’une peur du Diable et de la fin des temps qui découle de l’époque médiévale. Cette peur se manifeste déjà lors de la répression des premières sectes d’hérétiques, tels que les Vaudois, ancêtres de la secte satanique des sorciers. L’époque moderne est également une période difficile, frappée de nombreux maux récurrents comme les épidémies, les guerres et les famines, qui font subir une pression intense à la population: les sorciers deviennent donc de parfaits bouc-émissaires, accusés de tous les maux (décès suspect d’animaux, enfants mort-nés, changements météorologiques, mauvaises récoltes…), et sur lesquels la population défoule toute sa frustration. Les arrestations et les condamnations pour sorcellerie sont en grande partie d’ordre féminine, les accusés étant pour l’essentiel des femmes. Cela s’explique par la montée en puissance d’un mouvement de misogynie qui se développe dans la société de l’époque moderne, à travers les écrits et les arts édifiés par les intellectuels. La femme devient «ontologiquement» laide, c’est-à-dire qu’elle est considérée comme laide par nature, quel que soit son aspect physique. Il est surprenant d’observer à quel point les temps modernes sont une époque emplie d’ambivalences, lors de laquelle la montée des savoirs côtoie une régression intellectuelle bardée de superstitions plus incohérentes les unes que les autres. 


   Dans les gravures de sorcières, il est également question de représentation du corps. En effet la sorcière entretient dans ces images un rapport ambivalent au corps. Leur corps est bien souvent représenté nu, et la nudité semble avoir un aspect central au sein de l’iconographie. La sorcière est la femme pècheresse par excellence, il est donc possible pour les artistes graveurs de la représenter dans le plus simple appareil. A l’époque moderne, seules les figures antiques pouvaient être représentées sous cette forme-là. La nudité des sorcières appelle également un autre thème, celui de la sexualité. La sexualité est en effet omniprésente dans les images de sorcières, en étant sous-entendue, suggérée ou tout bonnement explicite. Certaines gravures comportent par exemple des saucisses, qui sont en réalité l’expression des pénis que les sorcières ont volé, «dévirilisant» ainsi les hommes, selon le processus de «nouement des aiguillettes» (1) dont elles sont spécialistes.

 

  Cette imagerie de sorcière s’est établie selon différentes origines. Elle est tout d’abord le fruit de la culture intellectuelle, puisque la sorcellerie diabolique est définie selon un discours normatif qui s’appliquait auparavant aux hérétiques, et l’on retrouve ces caractéristiques dans la représentation générale de la sorcellerie. De plus l’imagerie de la sorcellerie résulte également d’un héritage antique, puisque l’époque moderne sonne également comme la redécouverte et la réappropriation de l’Antiquité. Ainsi les intellectuels puisent différentes références dans la culture antique pour construire le personnage de la sorcière, qu’ils façonnent entièrement selon leur bon vouloir. On retrouve ainsi dans le personnage de la sorcière des caractéristiques des sorcières antiques (Circée, Canidie, Erichto…), des déesses (Hécate, déesse des sorcières, Aphrodite Pandemos chevauchant un bouc…) ou encore des créatures féminines (telles que les stryges, les furies, Eris / Discorde, Mélusine…). De la culture populaire la sorcière récupère les croyances, ou plutôt les superstitions du peuple sur les animaux considérés comme «diaboliques» qui deviennent ses compagnons. De plus, les pratiques du peuple jugées païennes comme le Carnaval deviennent des modèles pour le sabbat. Un troisième aspect enfin modèle le personnage de la sorcière, celui du choix des graveurs. En effet l’artiste-graveur, en bon créateur qu’il est, fait des choix qui définissent l’aspect des sorcières. Ainsi les gravures les représentant à l’époque moderne s’articulent entre les influences nordiques et italiennes, soit les influences des deux grands pôles artistiques de la Renaissance. Motif très populaire, les gravures de sorcières deviennent le lieu de l’inventio de l’artiste, c’est-à-dire de sa capacité inventive. Les gravures de sorcières se révèlent donc être un moyen pour les artistes de se vendre, de promouvoir leur art en montrant toute la virtuosité dont ils sont capables. 

 

   On comprend ainsi toute la complexité de la représentation de la sorcière tant dans sa construction que dans son iconographie, avec tout ce qu’elle sous-entend et la stratification de références qui s’articule derrière une image pensée initialement comme fantasque et dénuée de tout sens. La gravure de sorcière est un objet de société, qui explique par son étude un phénomène historique particulier, liant de manière intrinsèque production artistique et actualité. Les gravures de sorcières sont des objets à l’iconographie fascinante, construites avec de multiples et diverses références. C’est un objet issu de croisements et de chevauchement de références, unique en son genre puisque transgressif sur bon nombre de points quant aux critères établis par l’Église et pourtant toléré. C’est un objet d’exception, représentant une femme en marge, la sorcière, aussi fascinante que repoussante. 

 

(1) Processus par le biais duquel les sorcières rendent un homme impuissant ou un couple stérile. 

 

 

Elia Tasselli-Fauri

 



PAROLES D'ART

Violently Happy - La photographie américaine queer

 

 

 

  Venez assister à la deuxième édition de nos Paroles d'Art. Nous aurons le plaisir d'accueillir le doctorant et spécialiste de la photographie Jean Deilhes qui nous éclairera sur le sujet: "Violenlty Happy - La photographie américaine queer."

 

Evènement gratuit et ouvert à tous.

 

Nous espérons vous y retrouver aussi nombreux que la dernière fois!

 



PAROLES D'ART

"Entre Sorcellerie et Prostitution: représentations des femmes en marge dans l'Art"

 

 

 

  Cette première série de rendez-vous culturels débute avec l'intervention d'Elia Tasselli-Fauri (diplômée en Master de l'Art Moderne) et Christian Mange (maître de conférence en Histoire de l'Art Contemporain à l'Université Jean-Jaurès). Ces deux conférenciers proposeront, pendant 30min chacun, leurs visions sur ce sujet.

 

 

Evénement ouvert à tous et gratuit.

 

 

Nous vous attendons nombreux!!!